Aller au contenu
Accueil » Faire de la formation dans une association d’éducation populaire

Faire de la formation dans une association d’éducation populaire

L’équipe d’entre-autres a répondu à un appel de textes de la revue de sciences sociales et humaines Pratiques de formation / Analyses. Sa contribution a été publiée dans le numéro 67 aru en septembre 2023. La voici reproduite ci-dessous :



Pour découvrir la revue

Nous avons reçu l’appel à contributions de Pratiques de formation/Analyses par l’intermédiaire du Réseau des Créfad1, réseau d’associations d’éducation populaire dont notre association est membre. Cet appel a été un beau prétexte pour que notre équipe se réunisse et raconte ce que cela voulait dire, pour chacune de nous, de faire de la formation dans une association d’éducation populaire. « Nous », ce sont les trois membres permanentes de l’association « entre-autres ». Celle-ci existe depuis huit ans, elle est installée dans le Bugey (Ain) et voyage beaucoup en France. Notre élan et nos interrogations portent sur la façon dont on travaille ensemble, à l’échelle locale, nationale ou internationale. Cela se décline en des formations plurielles, colorées par nos parcours dans le monde de la sociologie des organisations, des sciences politiques et du genre. Voici des bribes d’échanges, incomplètes, écrites à six mains, que nous souhaitons partager avec les lecteurs et lectrices de la revue.

Savoir, transmettre, pouvoir

« – Dans nos formations, on tente de poser un
cadre suffisamment solide et confiant pour que chacun·e se sente capable
de contribuer et de participer à la construction d’un savoir collectif.
On pourrait dire que notre principe, c’est celui de l’égalité des
intelligences. Mais souvent, je suis dans une posture de sachante, de
formatrice qui sait et qui explique.

– Moi aussi, je suis
dans l’explication mais cela n’entre pas en contradiction avec le
principe que chacun·e a quelque chose à apporter. Je contextualise mon
point de vue, j’explicite les grilles d’analyse que je vais mobiliser,
les aspects que je maîtrise… Et puis surtout, j’ouvre la possibilité à
d’autres de le faire et je ne m’empêche pas de donner mon opinion ! Par
exemple, pendant une formation sur la laïcité, on décortique un texte de
loi ensemble, puis on en parle, on partage nos ressentis, nos
connaissances historiques et juridiques.

– Je me souviens que
lors d’une formation de formatrices au Planning familial, des
participantes estimaient que faire de l’éduc’ pop’, cela voulait dire
créer des espaces interactifs dans des moments de formation, mais
surtout pas de transmettre des savoirs de manière “descendante”. Pour
elles, c’était contradictoire avec l’éducation populaire. J’imagine que
c’est en réaction à l’Éducation nationale, l’envie et le besoin de
proposer des manières différentes de transmettre des savoirs.

– Pour moi, ce n’est
pas contradictoire. L’égalité des intelligences, ce n’est pas l’égalité
des savoirs. Si j’ai travaillé pendant des années sur un sujet, j’estime
avoir quelque chose à en dire, et pouvoir choisir une méthode
participative ou magistrale pour le transmettre.

– Oui, et puis, même
sans être dans l’explication, à partir du moment où tu définis des
objectifs de formation, un déroulé, des temps de travail, des documents à
lire et à discuter, cela sera peut-être participatif mais c’est bien
une forme de contrôle de la formatrice : “ Je vous emmène là où je veux
aller.”

– Ce qui fait la
différence, c’est un effort de transparence à travers lequel je dis aux
participant·es où je situe mon point de vue, où j’affirme que j’ai
déformé et reformé ce que je transmets. Le contenu que j’explique n’est
pas neutre et je le dis. Et puis je donne aussi mes références et
d’autres. »

La forme de la formation

« – Je me rends compte qu’on est plutôt
frileuses à repenser la forme de nos formations. On a du mal à proposer
des formations différentes, accueillantes, impliquantes, qui sortent du
cadre 9 h-17 h en salle de classe, avec prises de notes dans son cahier
– voire son ordinateur pour les formations à la fac ! Du coup tu ne vois
pas les gens qui sont cachés derrière leur écran. C’est vraiment
chiant !

– C’est sûr ! Je me
surprends moi-même à être frustrée quand je vois qu’aucun·e
participant·e ne prend de notes ! Je me dis : “Si j’avais un Powerpoint,
les personnes prendraient des notes.” Ce n’est pas très réjouissant
d’imaginer la formation comme ça !

– Quand j’ai animé la
formation sur la sociologie des organisations, j’avais justement préparé
un Powerpoint. Un participant m’a demandé si j’allais leur envoyer ou
s’ils devaient prendre des notes. J’ai remarqué que quand il y a des
supports, les personnes adoptent une posture passive. Je ne sais pas, si
moi je voudrais qu’ils écrivent mais j’observe cette démobilisation. Ça
me gêne, ce côté “consommation de la formation” ou passivité.

– Moi, on m’a déjà dit
que les formations que j’animais “manquaient de théorie et de savoirs”,
qu’il y avait trop d’échanges de pratiques. Cela me questionne. Comment
signale-t-on ce qu’est un savoir ? Comment montre-t-on qu’un savoir
n’est pas seulement quelque chose qui est écrit sur un diaporama mais
aussi les analyses que je vais tirer des échanges ? Alors maintenant, je
fais souvent un “moment Powerpoint” pour présenter les conclusions ou
les idées qu’on a partagées, et qu’il me semble intéressant de garder.

– Je me souviens d’une
formation qui se déroulait dans un salon, autour d’une table basse,
avec des gâteaux et des boissons, et uniquement des participant·es qui
se connaissaient. C’était très confortable, presque trop ! Cela faisait
“salon de thé” où on partageait des anecdotes. J’essayais tant bien que
mal de revenir au contenu mais l’ambiance ne s’y prêtait guère. Alors,
est-ce qu’il faut forcément des tables et des chaises inconfortables
pour être studieux et studieuses en formation ?

– Ah oui, ce fameux
truc de la convivialité des formations dans les associations d’éducation
populaire ! C’est incontournable ! Tout comme certaines évidences sur
le déroulé : un moment où on va poser le cadre de sécurité, des tours
météo, des temps d’inclusion et de déclusion, des discussions sur le
prix libre et éclairé… et je vois bien que s’il n’y a pas tout ça,
certain·es perdent confiance.

– Un jour, en
formation, j’animerai un temps sur nos représentations de la bonne
formatrice et des bon·nes participant·es, sur nos attentes et nos
besoins les un·es envers les autres. »

Comment déjoue-t-on l’impuissance pour s’approcher de la finalité qu’on souhaite donner à nos formations ?

« – Notre finalité en formation, c’est de créer des espaces pour permettre aux personnes d’analyser leur situation et d’agir sur elle individuellement et collectivement. Les partages d’expériences sont un moment de « vidange ». On se raconte nos galères. Après cela, on peut construire l’analyse, trouver du commun dans nos colères, puis voir en quoi elles sont systémiques. Mais il me semble que c’est de plus en plus difficile d’identifier des marges de manœuvre…

– Oui cela me fait penser à une participante qui disait : “Il y a des dispositifs. Les dispositifs, on n’a pas la main dessus. Institutionnellement, le dispositif est fait comme ça et on va passer à côté de notre public. Mais on ne peut pas contourner le dispositif.” Il y a cette impression que les marges de manœuvre s’amenuisent, voire disparaissent. Est-ce qu’on peut toujours agir ? Est-ce qu’on a autre chose à proposer qu’une lecture systémique ?

– On ne peut peut-être pas empêcher les gens de repartir avec un constat d’impuissance. Mais peut-être que j’aurais pu prévoir un espace à la fin pour désamorcer ou exprimer ces sentiments ?

– On n’a pas de prise sur ce avec quoi les gens repartent. C’est intéressant de garder ça à l’esprit. En revanche, il nous appartient d’ouvrir des espaces pour que les personnes puissent réfléchir à ce qu’elles gardent de ces formations et à ce qu’elles peuvent en faire. Et cela produit souvent des trucs inattendus ! »